Après une première partie tournée vers la rue, voici mon second top 10, présentant cette fois-ci ma sélection des plus belles œuvres d’atelier produites au pochoir durant cette année 2011. Et fait obligé, il fait preuve d’une diversité de générations, de sexe, de notoriétés et de nationalités.

Avec ce pochoir sur toile (100 x 150 cm) portant le titre significatif de A prism is only walls, Andrea Michaelsson – Btoy présente ici l’une de ses plus belles œuvres et l’ une des pièces maîtresse de son exposition Iconic Circus qui s’est tenue en février à la Traffic Gallery de Bergame en Italie. On note une nette évolution dans son travail en 2011 ; sa palette s’est assombrie avec une utilisation plus fréquente du magenta, du violet, ses peintures accueillent plus volontairement des portraits de groupe, et ses choix de sujet sont plus recherchés. Andrea a un peu (mais pas définitivement) laissé de côté les portraits iconiques des actrices hollywoodienne des années 50 pour montrer des personnages énigmatiques, masqués évoquant parfois l’univers du cirque ou un triste carnaval comme sur cette toile. Rappelons qu’Andrea commence à pratiquer le pochoir en 2001 alors qu’elle suit des études de photographie. Elle fait aujourd’hui partie des artistes majeurs du mouvement pochoir mondial.

Le Belge Kris Trappeniers provoque la surprise au début de l’été 2011 avec son entrée dans la très select galerie parisienne Magda Danysz à l’occasion de l’exposition collective Shadows and Reflections présentant plusieurs approches de la technique du pochoir. Finalement a côté des affiches marouflées de Vhils, des pochoirs sur matériaux de récupération de C215 et de l’installation de Jef Aérosol, ce sont les œuvres de Kris Trappeniers qui créent le choc de cette expo. Ce sont les matrices-même qui sont exposées, cloués au mur, donnant à voir un prodigieux réseaux de lignes faisant sens au-delà de leur fonction-même. À regarder son flickr, on se rend compte que l’artiste mène une recherche perpétuelle technique et expérimente différentes approches.

Difficile de passer à côté des Reconstitutions de façades de Jana & Js que l’on a découvert à la galerie Itinerrance au mois de février dans leur exposition personnelle Jeux de Constructions. En effet, pour la première fois, le duo de pochoiristes présentent des œuvres faites de l’assemblage de morceaux de bois peints allant parfois jusqu’à 3,40 mètres de longueur. Cette œuvre-ci, Reconstitution de façade sur pied N°1, est leur toute première sculpture en ronde-bosse, autour de laquelle le spectateur peut déambuler. Ces reconstitutions de façades prolongent leur réflexion sur les immeubles d’habitation des années 70 (à partir de leurs photos de Paris et de plusieurs villes du monde), ainsi que leur représentation des façades sous forme de grilles architecturales à l’abstraction fascinante dans leurs peintures sur toile. Ces sculptures nous engagent donc à réfléchir sur la déshumanisation provoquée par une certaine architecture et sur la question du lien social alors que la figure humaine a une place prépondérant dans toute l’œuvre de Jana & Js. Alors qu’ils réalisent des fresques monumentales à travers le monde mettant en scène leurs autoportraits respectifs, on attend avec impatience leur prochaine exposition en 2012 pour connaître la suite de leurs recherches plastiques.

Ce portrait de Georges Braque, l’initiateur du cubisme en 1905 avec (ou avant?) Pablo Picasso est un très bel hommage que C215 vient de faire à l’histoire de l’art . Il est l’un des rares artistes urbains à pouvoir se targuer d’avoir un véritable bagage théorique et ce portrait s’inscrivant dans la lignée de ceux de David Hockney et de Camille Claudel ou encore de ses contemporains urbains comme Epsylon Point, en est la preuve. Ce portrait figure en ce moment-même dans l’exposition Smoke gets in your Eyes à la Shooting Gallery de San Franciso, sur la thématique des fumeurs. Avec un admirable travail sur la couleur, la lumière et les textures sur ce support du bois, cette œuvre est indéniablement l’une des plus belles que C215 ait réalisé cette année.

Le Berlinois Evol fait parler de lui depuis maintenant plusieurs années. Celui que l’on connaît avec ses interventions urbaines sur les armoires électriques recouvertes de façades d’immeubles de Berlin Est – l’illusion d’échelle est véritablement troublante – compte désormais parmi les artistes contemporains urbains montants. Les Parisiens ont pu voir les dernières œuvres d’Evol au Slick, la foire d’art contemporain parisienne en octobre sur le stand de la galerie bruxelloise Bodson-Emelinckx qui le représente désormais (sa collaboration avec la Wilde Gallery s’est terminée cette année avec la fermeture de la galerie). En galerie, les pièces exposées sont des pochoirs sur carton (exclusivement sur carton) et jouent encore ici sur l’illusion d’échelle, troublante. Ses armoires électriques sont aussi parfois arrachées à la rue pour passer la porte des galeries et afficher des prix mirobolants… Cette pièce nommée Charlottenstrasse figure sur la couverture du livre Walls & Frames de Maximiliano Ruiz publié chez Gestalten cette année. Avec le lancement du livre, Evol est propulsé sur le devant de la scène… britannique en étant invité à participer au Santa Ghetto organisé chaque année par Banksy à Londres. Un artiste à suivre, résolument.

Alors que le duo Mosko et associés (Gérard Laux & Michel Allemand) investit les rues et les terrains vagues de Paris depuis les années 90, il ne se met à exposer en galerie qu’en 2004 à l’occasion de la sortie de leur premier livre, publié chez Critères Éditions en 2004 (Peignez la Girafe). Michel, plus tourné vers la rue et les actions sauvages et spontanées – aussi à travers la dimension du voyage, il peint plusieurs fois à Cuba -, s’installe hors de Paris à la fin des années 2000. Cela pousse alors un peu plus Gérard vers l’atelier (même si il n’a pas fallu le pousser beaucoup, occupant un vaste atelier dans les hauteurs de Montreuil). Travaillant plus volontiers sur bois ou palissades que sur bois, Gérard continue de peindre girafes, félins et autres animaux avec le plus grand plaisir. On a pu découvrir ce magnifique tigre bleu dans l’exposition Félins s’étant tenue en octobre dernier à la galerie Oblique à Paris. Un beau succès marquant un véritable bond en avant pour Mosko. De nombreuses nouvelles découpes, plus que des “pochoirs” d’animaux, on pouvait y découvrir des “portraits d’animaux” ! Et sa réalisation sur le M.U.R. (actuellement en cours, voir la vidéo) donne encore plus le ton : 2012 sera l’année de Mosko !

Stéphane Moscato recueille la mémoire vivante de la cité phocéenne depuis dix ans. En collectant les affiches sauvages de la ville qu’il décolle par strates, l’artiste se laisse guider par les typographies et les motifs qu’il y découvre. Son approche du pochoir, on l’a souvent dit sur SHX et ailleurs, est particulièrement novateur. Travaillant essentiellement sur toile, celui que l’on dénomme aussi STF a abordé différents nouveaux supports : des couvertures de livres en 2010, ce qu’il a poursuivi cette année lors de son expo solo à la galerie Guillaume Daeppen en Suisse, des objets de récupération, des pochettes de vinyles mais aussi des cadres de verre, expérimentant à travers le verre les différentes possibilités du pochoir et des layers (chez Backside à Marseille). Personnellement, c’est cette toile (désolée du peu), Urban Wildlife, qui m’a le plus touchée cette année. Stéphane Moscato, qui est le premier surpris quand on le lui dit, sait parler des femmes et de l’amour en peinture comme personne. Cette œuvre traite du sentiment jaloux, pendant au sentiment amoureux, en mettant en image l’expression “mettre en cage”, la femme tenant dans chaque main un rossignol, symbole de l’amour. Ensuite, ce qui est plaisant chez Stéphane Moscato, c’est que l’on ne s’arrête jamais là. Il y a toujours polysémie. Car un troisième rossignol se tient sur son bras suggérant effectivement un trio amoureux, la cage trouvant alors une justification ? Chiennes de garde, restez couchées, loin de moi cette pensée ! La cage étant là avant tout pour justifier le talent de pochoiriste de Stéphane Moscato qui en fait un motif de toute beauté. Cette œuvre est actuellement exposée à l’Espace culture Marseille, et ce jusqu’au 3 janvier.

Artiste-Ouvrier est un artiste incontournable de l’univers du pochoir. Un talent indéniable pour la découpe, la couleur, la finesse, l’émotion, le sujet, presque un carton plein. Ce qui m’attire le plus chez ce jeune artiste vivant aujourd’hui en Normandie, loin des velléités des artistes parisiens, c’est son classicisme, allant jusqu’à réinterpréter certaines œuvres maîtresse de l’histoire de l’art comme Les raboteurs de parquet de Caillebotte (la peinture préférée de mon père) ou Le Paradis de Jérôme Bosch. Et même quand il ne s’agit pas d’histoire de l’art, on n’en est pas non plus très loin, comme avec ce pochoir sublime. Réalisé à partir d’une photo prise par un de ses amis photographe dans la forêt (j’avoue avoir oublié les détails sans doute passionnants de cette histoire), cette œuvre figure la Vierge en sculpture au milieu de la végétation de la forêt : une vision de paix et d’harmonie, même pour la fière athée que je suis. Artiste-Ouvrier avait déjà peint au pochoir un arbre monumental évoquant ce ciel d’arbres (collaboration avec Jef Jérosol ici). Sculpture de la Vierge dans la forêt (95 x 166 cm) a été présentée lors de l’exposition Nostalgie du temps présent à la galerie Gabriel & Gabriel à Paris au mois d’avril : la plus belle exposition d’Artiste-Ouvrier à ce jour.

Le duo et couple milanais Orticanoodles est un plaisir pour les oreilles (ah les Italiens et leur voix chantante) comme pour les yeux (leurs pochoirs full of colors). Leur travail a nettement évolué au fil des années passant de pochoirs hyperréalistes en camaïeux de gris à des toiles très colorés, proches du pop art ou encore par une période très ornementale, avec le cœur et ses artères comme symbole (rappelez-vous). Aujourd’hui, Orticanoodles poursuivent leurs recherches picturales, très pop, avec ces nouvelles peintures. Ici, le portrait de Jean-Michel Basquiat dont ne finit pas de fêter le cinquantième anniversaire. Flashy !!

Et enfin, voici un pochoir de Benoît Maître, mon co-auteur sur Paris Pochoirs, alias Spizz bien-sûr ! Ce jeune papa a trouvé le temps entre deux biberons et promenades dans le parc à découper cette merveille de précision. Fasciné par l’esthétique du premier quart du XXe siècle, Spizz traite ici du sujet historique de la Première Guerre Mondiale et du gaz moutarde. Bravo ! On attend plus de pochoirs s’intéressant à l’Histoire, faisons revenir le sujet au premier rang des préoccupations d’artistes. Avant de finir tous sous les effets du gaz moutarde du XXIe siècle (à vous de faire vos pronostics sur sa nature…aahhhh 2012…), il faut donner du sens à nos actions, c’est ça le plus important !!